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De Socrate à Mandela : philosophie et démocratie

Séance solennelle de l'Academie de Montauban, le 15 décembre 2013 au Théâtre Olympe de Gouges.



Discours de Brigitte Barèges :

 

Madame la Présidente,

Mesdames et Messieurs, bonjour.

 

Dans le rougeoiement du crépuscule, un homme à sa fenêtre contemple le soleil grec s’abîmer dans les flots. Ce soir Platon ne sortira pas de chez lui…

A cet instant dans la cellule de sa prison, son vieux maître Socrate vient de porter la coupe fatale à ses lèvres. Tous ses fidèles, ses amis, ses élèves, -on pourrait dire ses disciples- tous l’entourent. Tous sauf lui, Platon.

Depuis l’aube, une affreuse douleur le tient cloué dans sa demeure. De toute la journée, il n’a pas pu faire un pas dehors. Il n’a pas avalé le moindre aliment. La souffrance est toujours là, dans le ventre et dans la cage thoracique. C’est à peine s’il peut respirer. Contrairement à la promesse qu’il s’était faite, il n’assistera pas aux derniers instants du philosophe. Son corps lui offre le prétexte de lâcheté que son âme refuse de toute sa force. Tout ce qu’il peut faire en cette heure tragique, c’est regarder, impuissant et déchiré, le soleil de la Grèce qui disparaît à l’horizon.

 

Nous savons avec quelle dévotion Platon a payé par la suite le prix de cette faiblesse. Toute sa vie fut consacrée à célébrer Socrate et à tracer par les mots de ses brillants Dialogues, un portrait du philosophe qui a franchi les millénaires. La gloire de Socrate est telle aujourd’hui que son nom est devenu pour nous quasiment un synonyme de philosophe. Etonnant paradoxe pour un homme qui n’a laissé qu’une œuvre de vent : sa parole volant dans l’air des rues et dont la trace superbe perdure vingt-cinq siècles plus tard. Peut-être lui-même n’en serait-il pas étonné outre mesure puisqu’il affirmait que la sagesse commence par l’émerveillement.

 

Mais revenons, si vous le voulez bien à ce jour de mai ou de juin, 399 ans avant notre ère, où va disparaître celui en qui Cicéron voyait le père de la philosophie. Qui est donc cet homme-là ? Au physique, nombreux sont les témoignages attestant de la laideur de Socrate. Une tête de silène, bosselée, aux traits disgracieux, boursoufflés… Aux yeux des Grecs d’alors, fascinés par la parfaite plastique des athlètes, cette laideur était presque une incivilité. Elle devait forcément témoigner des vices d’une âme impure. En tout cas, elle pouvait paraître une ironie de plus, un sarcasme de plus, sans doute, jetée à la face d’une société violente dont les corps bodybuildés et narcissiques pourraient, à cet égard, rappeler la nôtre…

 

Il me plait d’imaginer qu’alors le vieux Socrate a cessé d’être laid et qu’il n’est plus qu’un regard. L’immensité de ce regard scrutateur et interrogatif qu’il posa toute sa vie sur ses semblables. Ce regard de statue avec lequel il va, les paupières closes, scruter le mystère absolu de la mort après avoir sondé face à face toutes les énigmes du vivant, en quête de la Vérité.

 

Il naquit près d’Athènes en l’an que nous appelons à rebours – 470. Fils d’un sculpteur et d’une sage-femme. Peut-on rêver plus belle genèse pour celui qui devint expert en maïeutique, art d’accoucher les esprits, et façonna la silhouette idéale de la pensée nouvelle ?

 

Socrate a plus de quarante ans lorsqu’éclate la guerre du Péloponnèse, opposant Athènes à Sparte. Aussitôt, il s’engage dans le corps des hoplites – autrement dit : fantassin - portant la cuirasse de bronze et la lance effilée. Il y fait preuve d’endurance et de courage. Vertus qui ne seront cependant pas suffisantes pour empêcher la défaite. Sparte a gagné. Athènes doit accepter un gouvernement provisoire incarné par trente citoyens collaborant avec le vainqueur. Ce régime des Trente, de courte durée, offre certaines analogies avec le gouvernement de Vichy et ses affidés.

Populisme et basse démagogie accompagnés de procès éclatants et sommaires donnent au peuple crédule l’impression que les tyrans œuvrent au bien public.

Le hasard veut que pendant cette période noire, Socrate ait été tiré au sort pour exercer la fonction de prytane, disons pour simplifier, qu’il s’agit d’un poste de haute magistrature participant au Conseil juridique de la cité.

 

A cette occasion encore, Socrate manifeste un courage et une dignité hors du commun. En l’an 404, il refuse d’arrêter un proscrit injustement poursuivi. Déjà, deux ans plus tôt il s’était opposé au péril de sa vie, à une décision de l’Assemblée. Celle-ci voulait condamner à mort des généraux coupables d’avoir abandonné les corps des soldats morts sur le champ de bataille.

Socrate est un juriste subtil. Les démagogues, prétextant que le crime des généraux est collectif, veulent un procès collectif et une exécution identique.

Mais Socrate argumente. Il réclame que soit prouvée la responsabilité individuelle de chacun des généraux, espérant ainsi les sauver l’un après l’autre en étudiant chaque cas dans la réalité particulière des faits.

Seul contre tous, il échouera malheureusement dans cette généreuse tentative. Mais, à travers cette apparente défaite, je veux voir une victoire malgré tout. La victoire de la pensée individuelle contre la pensée totalitaire qui est l’inverse même de la pensée. La victoire de la solitude contre le nombre.

 

Dans cet acte - ô combien politique - Socrate agit en parfait philosophe. C'est-à-dire qu’il oppose la raison à l’opinion, la connaissance à la croyance immédiate.

 

Nous venons de la voir en action, c'est-à-dire dans le domaine pratique de la vie de la cité, mais qu’en est-il de cette fameuse philosophie socratique dans son essence même?

 

S’il est vrai que les peuples manifestent un génie particulier à certain moment de leur Histoire (j’en veux pour mémoire La Renaissance Italienne, le Siècle d’Or Espagnol, chez nous celui des Lumières ou encore la Révolution Industrielle Anglaise) il est certain que la Grèce antique sut allumer un feu de l’esprit auquel nous pouvons encore nous réchauffer aujourd’hui.

 

Bien au-delà des faits militaires, l’Athènes du siècle de Périclès est le somptueux creuset où l’Europe fonde son imaginaire profond. L’activité des Muses, auxquelles il conviendrait d’ajouter la Politique, y connaît un essor incomparable. Et parmi tous les sujets qui préoccupent à cette époque, les cerveaux bouillonnants, l’un d’eux tient une place essentielle : cette chère « Sophia » la Sagesse-Savoir, d’autant plus désirable qu’elle semble inaccessible dans sa totalité.

 

Dans l’Athènes d’alors les Sophistes courent littéralement les rues. Ou plus exactement les salons chics car ils font profession de leurs talents, chèrement rémunérés. Ces penseurs, au demeurant fort habiles, fréquentent le beau monde fortuné et en retirent de substantiels avantages. N’ayons crainte, leur espèce n’est pas en voie d’extinction…

 

Il serait ici fastidieux de donner une description complète des différentes formes de la pensée sophiste. Peut-être puis-je me permettre de simplifier en disant qu’on peut considérer les sophistes comme les ancêtres de la pensée techno-scientifique. Disons qu’ils se tiennent davantage du côté de l’efficacité plutôt que du côté de la vérité.

 

Et nous voici au cœur du problème socratique et de ce qui va différencier fondamentalement notre philosophe de ses contemporains.

A l’utilitarisme revendiqué des sophistes, Socrate oppose la devise du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même ». Reconnaissons qu’un tel précepte est sans grande valeur dans le domaine des affaires mais qu’il devient essentiel dans celui de la Justice.

 

Dans « l’affaire Socrate », comme dans toute affaire judiciaire, tout commence par une anecdote. Un ami  d’enfance du philosophe qui cherche sans doute à conforter son sentiment amical, se rend un jour au Temple de Delphes. Cet ami s’appelle Kérophon. Il pose à la Pythie la question qui l’obsède : « Quel est le plus sage de tous les hommes ? ». La Pythie, dont les vapeurs ce jour-là devaient être particulièrement inspiratrices, lui répond sans hésiter : « Il n’y a pas d’homme plus sage que Socrate ».

 

La réponse réjouit Kérophon qui se précipite pour la rapporter à Socrate. Pour n’importe qui ce brevet de sagesse constituerait certainement un diplôme suffisant. « La Pithie, l’a dit : c’est moi le plus sage, n’en parlons plus, la question est réglée »…

 

Mais Socrate n’est pas n’importe qui. Pour lui, qui prétend au contraire ne rien savoir, cette affirmation de l’oracle est le début d’un immense questionnement. D’une immense enquête. Car il s’agit bien d’une enquête dans laquelle le philosophe va se lancer. Une enquête à titre purement gratuit, pour le seul compte de la vérité. Il abandonne volontiers aux sophistes leur tirelire bien remplie, mais réclame pour lui la gratuité de la vraie révélation.

 

De place en place, par les rues et chemins d’Athènes et surtout sur l’Agora, il s’en va alors questionner tout un chacun, interpelant les uns et les autres au hasard des rencontres et des activités humaines. Ses questions sont simples. Tellement simples qu’elles déroutent ses interlocuteurs habitués aux effets de drapé de la rhétorique. Mais pour simples qu’elles soient, elles troublent les esprits au point que chacun se sent comme piqué au vif, ce qui vaut à Socrate le sobriquet de « poisson torpille ». Face à lui, nul ne sait plus ce qu’est la beauté, le bien ou le vrai. Des choses pourtant tellement simples, n’est-ce pas ?

 

Cependant chacun se laisse piéger au jeu apparemment naïf du questionnement socratique. Politiciens, poètes, artisans, tous croient savoir quelque chose, mais au fil du dialogue, leurs certitudes perdent pied ; leurs valeurs s’effondrent. Pour ceux qui persistent dans leur faux savoir, la douleur du ridicule est plus cuisante encore. La Pythie avait raison : en proclamant qu’il ne sait rien, Socrate est bien le plus sage des hommes.

 

Malheureusement cette sagesse et cette belle indépendance d’esprit, vont paraître une folie à ceux qui ne les partagent pas. Certes Socrate est entouré et vénéré par toute une jeunesse brillante, éprise de savoir et d’intelligence. Depuis l’aristocrate Platon jusqu’au pauvre Anthistène qui venait à pied du Pirée pour écouter le maître, tous sont enthousiasmés par cette pensée qui chemine librement vers une éthique rigoureuse. Ils sont aussi fasciné par cet homme capable de rester plusieurs heures debout à méditer sans éprouver le moindre malaise et qui leur parle de son « génie intérieur », son « daïmon » comme il le nomme lui-même, et qui est une sorte de voix de la conscience lui montrant clairement les actes qu’il ne doit pas commettre. On pourrait longuement disserter sur ce mystérieux démon de Socrate que des mystiques plus tardifs appelleraient sans doute « ange gardien ».

 

Malheureusement, disais-je, ces talents exceptionnels doublés d’une ironie mordante s’emploient surtout à secouer la démocratie athénienne, à la débarrasser de la gangue de démagogie dans laquelle elle est empêtrée.

 

Certes, il n’est pas possible de confondre cette démocratie avec la nôtre. Leurs schémas ne se superposent que très imparfaitement. La démocratie athénienne, dans sa pratique, ne concerne qu’une petite portion de la population bien que ses lois s’appliquent à tous. Mais enfin, démocratie, il y a.

 

Hélas, le refus de dogmatisme et le non conformisme du philosophe vont lui valoir la vindicte des puissants. Il est vrai qu’après la parenthèse douloureuse de la tyrannie, la démocratie a besoin de se rebâtir et il lui est difficile de tolérer une voix aussi discordante que celle de Socrate dans l’union nouvelle qu’elle doit orchestrer.

 

L’inévitable arrive : c’est le procès.

Trois chefs d’accusation sont retenus contre Socrate :

- Il ne croit pas aux Dieux de la Cité.

- Il veut en imposer de nouveaux.

- Par cela même, il corrompt la jeunesse.

 

Or, les accusateurs de Socrate se trompent. Le Bien, le Beau, le Vrai, ne détrônent aucun dieu pour créer un Panthéon nouveau mais ils posent les bases d’une éthique qui est au-delà des lois imposées par les contingences de la Justice.

 

Car la double question de la Démocratie et de la Vérité est bien au cœur de ce débat.

Telle qu’elle est soulevée dans le dernier numéro de la revue Philosophie, cette question est la suivante : La démocratie est-elle un régime politique ou bien un type de société ? Plus encore : est-elle un régime politique fondé sur un discours scientifiquement argumenté ou bien une société caractérisée par la liberté totale de l’expression ? En d’autres termes, lorsque nous parlons de démocratie, devons-nous choisir entre la dimension culturelle ou le système politique lui-même ? Le débat est trop vaste pour être tranché ici, mais il mérite qu’on l’envisage.

 

Dans son récent ouvrage, « L’évènement Socrate », l’historien Paulin Ismard se demande d’abord si la mort de Socrate n’est pas le « péché originel de la Démocratie ». On serait a priori tenté d’abonder dans ce sens. Mais très vite l’historien souligne le fossé qui sépare philosophes et démocrates. En effet, selon Socrate, l’autorité politique véritable doit être fondée sur un savoir, sur une vérité qui n’appartient pas forcément au plus grand nombre.

 

Pauvrement vêtu et marchant pieds nus, Socrate introduirait-il dans la démocratie quelque chose d’aristocratique ?

Probablement. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Il s’agirait alors d’une aristocratie de l’esprit et de l’esprit seulement. De cette grandeur qui oblige à plus de devoirs qu’elle n’accorde de droits. Une aristocratie qui n’inféode personne à sa stricte volonté mais qui ouvre à chacun la voie vers le meilleur de soi-même.

 

Socrate n’a pas eu d’avocats. A la mode d’Athènes, il s’est défendu lui-même. Et le plus maladroitement possible, semble-t-il. Sans les effets oratoires et le pathos que ce théâtre-là attendait de lui. En fait, il n’a pas eu envie de jouer le jeu qui aurait pu lui sauver la vie. Par 280 voix contre 221, il est condamné à la peine de mort. Le droit athénien lui permet de proposer une autre peine. Il demande alors qu’on l’héberge et le nourrisse au Prytanée jusqu’à la fin de ses jours. Ce privilège n’était réservé qu’à quelques héros olympiques. Ce sera sa dernière provocation à l’égard d’une foule qui ne veut pas le comprendre. Dernière ironie, peut-être ou encore franchise absolue. En effet, il était pauvre et il se savait innocent…

 

Quoi qu’il en soit, alors que ses amis avaient tout préparé pour son évasion, il refusera de quitter sa cellule. Il aime la Démocratie et la Justice et ce serait, à ses yeux, commettre une Injustice que de ne pas se soumettre à la Loi. Une vie ne vaut pas si cher, selon lui.

 

A cet instant je vois en lui quelque chose de christique. Comparable chez le Christ à l’acceptation de Judas à ses côtés. Comme s’il fallait, pour l’un comme pour l’autre, que l’histoire soit écrite jusqu’au bout sous peine d’inanité.

Socrate d’ailleurs, imagine une forme d’immortalité. « Ce n’est que mon corps – dit-il à ses proches – ce n’est que mon corps que vous enterrerez… »  Socrate, premier saint du paganisme, premier saint de la laïcité n’a plus qu’à boire son bol de ciguë.

 

25 siècles plus tard nous pouvons consoler Platon. « Les maux ne cesseront pas pour les humains – disait Platon – les maux ne cesseront pas pour les humains avant que les authentiques philosophes arrivent au pouvoir ou que les chefs des cités ne se mettent à philosopher véritablement… »

 

J’ai envie de répondre à Platon que son vœu est sans doute loin d’être accompli, mais qu’il est en chemin. Fusionner dans une même vision, Démocratie et Philosophie, ainsi que Justice et Vérité ne me semble pas être une tâche impossible et je veux croire que nombreux sont les hommes et les femmes politiques qui dans le monde d’aujourd’hui sont encore prêts à opposer leurs voix à celles des démagogues ; prêts à tout mettre en œuvre pour que jamais un nouveau Socrate ne comparaisse devant le tribunal du peuple.

 

Je pense, grâce au festival Lettres d’Automne qui a fait connaitre à notre ville un foisonnement philosophique exceptionnel, à Albert CAMUS, qui a lutté, au cours de sa trop courte vie, pour la Démocratie, et qui a su se révolter contre le courant dominant, en affirmant la dignité de l’Homme et l’urgence du bonheur, contre les injustices du colonialisme, du communisme et du franquisme.

 

Nous savons bien que ce combat pour la Vérité est de toutes les époques. Elle a toujours su s’opposer à la « Pensée Unique ». Souvent, hélas, au prix du sang.

 

Nous avons vu ainsi Olympe de Gouges condamnée à mort pour avoir énoncé une Vérité que les hommes en place ne voulaient pas entendre. L’actualité m’amène aussi à penser à Nelson Mandela, qui paya son combat pour la Vérité, par 27 années de prison.

 

Aujourd’hui dans son éloge funèbre, son successeur le Président Jacob ZUMA, l’a comparé à une « Fontaine de sagesse ».

Aujourd’hui je voudrais évoquer quelques vers d’un poème qu’il affectionnait par-dessus tout : INVICTUS (William Ernest HENLEY)

« Aussi étroit soit le chemin

Nombreux les châtiments infâmes

Je suis le maitre de mon destin

Je suis le capitaine de mon âme ».

 

Tout au long de l’histoire, les exemples foisonnent. A chaque fois, l’Humanité progresse et la Vérité, qui est une valeur absolue, fait à chaque fois progresser la Justice, qui elle, est une valeur fluctuante.

 

J’aimerais dire à Platon, pour conclure, que le Miracle Grec est un objet de Renaissance. Semblable au rocher de Sisyphe, il nous appartient de le remettre en route chaque jour. La Vérité et la Justice enfin réconciliées, voilà une belle œuvre à poursuivre. Et plus encore qu’une œuvre, un projet, un programme.

C’est ainsi, avec un regard complice vers Albert Camus, que j’aime imaginer Platon heureux et l’Humanité meilleure.

 

Je vous remercie. 

Brigitte Barège

17/01/2014